Ce jeudi 22 janvier marquait clap de fin de l’exposition « Epicenter » à la GCS Agency de San Francisco, consacrée à l’Embarcadero et à la période de trois ans (1990 à 1993) qui auront changé pour toujours l’histoire du skateboard et contribué à façonner de manière définitive sa culture actuelle. L’occasion de faire une chronique du recueil éponyme de Jake Rosenberg (réalisateur notamment des vidéos Plan B The Questionable Video et de Virtual Reality) de photos et d’interviews des acteurs de l’époque, qui a été le prétexte à cette exposition.
Texte par Lancelot Edern Lippi

Epicentre (définition du Petit Robert)
nom masculin. 1. Foyer apparent des ébranlements au cours d’un tremblement de terre (opposé à hypocentre). 2. au figuré Point central d’un phénomène.
Il est toujours facile voire paresseux de résumer l’évolution d’une pratique ou un changement historique par le seul prisme de moments charnières et de quelques individus éclairés qui auraient vu juste avant tout le monde : l’histoire, la grande comme la petite, est un agglomérat de faits, de personnes, de cultures et d’évolutions qui impliquent, pour qu’un mouvement culturel se matérialise de manière pérenne, des conjonctions multiples qu’on ne saurait réduire à quelques-uns ou unes et à un espace et un moment définis.
Toute chose égale par-ailleurs, nier l’influence qu’ a pu avoir l’Embarcadero et sa clique de l’époque sur la culture skate mondiale au début des années 90 relèverait cependant a minima du contresens historique : de Natas sur le C Block dans la Streets on Fire en 1988 à la classique part de Mike Carroll dans la Questionable (1992), en passant par les vidéos Real et dans un spectre plus large toutes les vidéos américaines de l’époque qui pouvaient compter, sans oublier évidemment de citer le Gonz gap, impossible de passer à côté de ce spot qui aura gravé dans le marbre (expression malheureuse ici, le marbre étant justement le grand absent dans cette histoire) l’esprit d’une skate plaza qu’on retrouve aujourd’hui partout dans le monde.

Aussi le terme d’épicentre, pour prétentieux qu’il puisse paraître, est-il bien choisi dans toute sa polysémie pour résumer ce qu’a représenté l’Embarcadero et ce fameux Crew de l’EMB emmené par son Mayor James Kelch : à la fois un tremblement de terre et le point central d’un phénomène.
Le recueil est constitué de deux livres distincts, le premier regroupant les photographies de l’époque prises par Jake Rosenberg, que tout amateur ne peut se lasser de feuilleter pour tout ce qu’il dit de l’atmosphère de ce lieu et aussi du témoignage brut en photographie argentique de cette scène à ce moment précis de l’histoire du skateboard. Certaines photos auront été publiées à l’époque dans différents magazines, américains ou européens et on retrouve avec un plaisir certain ces clichés qui auront façonné les exigences en termes de styles et d’espoirs de nombreux adolescents des 90’s qui pour la plupart ne pouvaient aspirer à ce lieu que par cette procuration figée.

Le second livre réunit un essai de Ted Barrow sur l’aspect architectural et historique du spot, un autre d’Anthony Pappalardo sur la genèse d’un spot mythique, puis une série de trois entretiens avec Eric Merrell, dessinateur et peintre, auteur de plusieurs œuvres autour de l’Embarcadero, puis Steve Ruge, skateur historique de la scène de San Francisco avant l’avènement de la génération EMB et enfin un tour de table avec Mike Carroll, James Kelch et Rick Ibaseta, qu’on ne fera pas l’affront de présenter mais qui savent évidemment exactement de quoi il en retourne, et pour cause.
Il est à noter que cette publication succède à la sortie il y a un an de Right before my eyes du même auteur, et qui racontait aussi en photographie et interviews la période de réalisation Questionable, œuvre iconique résultant pour partie de la fusion entre cette bande de l’Embarcadero avec une partie de la scène rap de San Francisco.

Visuellement, Epicenter se présente dans un format similaire à son aîné d’un an (un coffret en carton toilé de meilleur effet sur une bibliothèque), et l’auteur a eu le bon goût d’embosser sur la couverture du recueil photographique un motif bordeaux de briques qui rappelle subtilement au toucher tout ce que ce spot évoque : des couleurs, des formes puis des sons, des personnes, des figures, des musiques, etc.
Epicenter rappelle combien le skateboard ne saurait se réduire à un espace où on voudrait qu’il soit et qu’il reste, où seule la performance compterait, et raconte la genèse et le quotidien d’une génération qui n’avait pas conscience d’entamer une révolution, qui s’est appropriée un lieu qu’on ne lui pas avait pas attribué pour y développer sa propre idée de son utilisation et d’en faire un mythe qui a toujours court plus de trente ans après. C’est au-delà de San Francisco le témoignage essentiel de ceux qui ressentent le skateboard dans les sons, les odeurs, les matières, les atmosphères des endroits où ils l’ont appris, c’est l’hommage appuyé d’un acteur privilégié au caractère organique de centaines de spots, de South Bank à Love Park en passant par l’Hôtel de Ville de Lyon (entres mille autres), par le prisme de celui, l’Embarcadero, qui en aura été l’épicentre, dans tous les sens du terme.
Prochaine édition prévue pour l’été prochain. Plus d’info ICI.
